27/05/2014

Pourquoi le vote europhobe ?

Les élections européennes de ce dimanche ont montré une forte progression des partis populistes, en particulier d’extrême droite. La percée du Front National en France est un événement dont l’importance ne doit pas être relativisée. Il est juste de parler de tristesse et d’inquiétude – c’est mon sentiment personnel du moins – mais il est surtout important de comprendre les raisons de ce vote.

Tous les commentateurs relèvent que c’est un geste protestataire, et c’est une évidence. Le FN est un parti qui n’a jamais eu à assumer le pouvoir au-delà des sphères locales (où les expériences ont été catastrophiques, d’ailleurs), et qui prospère dans un climat où le gouvernement et l’opposition «classiques» sont faibles et discrédités. Son programme politique est habilement calibré pour exploiter les crises économiques, avec son protectionnisme économique et social (anti-immigrants) très clairement affiché. Lui et ses parti-frères européens étaient donc très bien placés pour prospérer.

Une autre dimension doit cependant être évoquée, liée à la nature même de ces élections. Les européennes passent volontiers pour un vote « à blanc » – le fort taux d’abstention le laisse d’ailleurs voir. Les citoyens ne comprennent pas le fonctionnement de l’UE, ce dont on les excuse volontiers, et ont si bien intégré la (fausse) idée d’un manque de pouvoir du parlement européen qu’ils ont sans doute privilégié un vote symbolique et démonstratif. Un autre phénomène important est le peu d’engagement des grands leaders politiques dans le scrutin, dont l’implication profite généralement aux partis institutionnels. Scrutin de listes et de parti par excellence, le vote a donné l’avantage à la « marque » la plus forte et dont l’image était la moins corrodée.

Ces phénomènes sont évidemment renforcés par le fait que les campagnes se sont faites dans le strict cadre national, en l’absence d’une véritable sphère publique européenne. Ce contexte n’a fait que renforcer la déconnection entre la sphère d’expression (nationale) et la sphère des enjeux (européens). De plus, les acteurs politiques ont pris depuis de nombreuses années la fâcheuse habitude de se défausser sur l’Europe de ce qui ne fonctionne pas chez eux, tout en niant leur capacité d’action à ce niveau, créant un déséquilibre de communication et de légitimité que la commission européenne ne pouvait pas contrebalancer seule. En ce sens, le déficit d’image de l’UE n’est pas conjoncturel (lié à la crise), mais bien structurel et s’est construit sur le long terme.

Cette élection au résultat spectaculaire démontre pourtant que l’Union européenne a bel et bien évolué vers un fonctionnement plus démocratique. Il reste à voir quel sera l’impact de cette nouvelle configuration sur les orientations de l’UE, notamment de la commission. Paradoxalement, l’action des europhobes (par exemple en grippant la machine) pourrait démontrer l’importance du Parlement, et donc renforcer à terme la légitimité démocratique de l’UE et l'implication des électeurs, ce qui serait un effet secondaire positif aussi pour les pro-européens.

Enfin, le déroulement et le résultat de ces élections témoignent du malaise existentiel de l’UE, bien au-delà de la crise actuelle : à mi-chemin entre un Etat et une organisation internationale type ONU ou OMC, il désoriente les citoyens. Tant que les Etats-membres n’auront pas clarifié la nature de l’Union, par exemple en ayant le courage de la doter de véritables institutions fédérales, l’identification des peuples européens à celle-ci – et pourquoi pas, un jour, leur amour – restera déficient.

17/05/2014

Hooliganisme : pourquoi les USA ne le connaissent pas ?

A l’heure où le hooliganisme prend une importance inquiétante dans notre pays – la récente décision bernoise de ne plus accueillir la finale de la coupe au stade de Suisse étant un acte fort dans cette prise de conscience – il est intéressant de regarder ce qu’il se passe dans les enceintes de l’autre côté de l’Atlantique. Ici aussi, le sport est une passion populaire. Il se concentre autour de quatre grandes disciplines : le basketball, le baseball, le hockey et le football américain (sans parler des sports automobiles, NASCAR et Indycar). Ces compétitions sont suivies de près par des millions de passionnés, qui se massent dans les stades – parfois plusieurs soirs de la même semaine – et suivent leurs équipes sur les nombreuses chaînes de TV thématiques. Et personne n’hésite à porter le maillot ou la casquette de son équipe préférée dans la vie urbaine, bien au contraire !

De fait l’identification des Américains pour leur équipe locale ou universitaire est extrêmement forte. Ce qui devrait logiquement entraîner des rivalités entre elles, propices au développement de comportements violents. Or rien de tout cela : l’ambiance reste très bon enfant – il n’y a qu’à voir le nombre de familles qui font le déplacement – et elle est souvent si fair-play que les supporters ne se gênent pas d’applaudir l’adversaire lorsque celui-ci réalise un joli geste. Comment l’expliquer ?

Une première piste, la plus simple, tient au système sécuritaire américain. Ici, on ne plaisante pas avec le maintien de l’ordre public. Deux individus, ou pire, deux gangs en bataille rangée amèneraient une intervention musclée de la police, de longues heures au « trou » et une amende plus que salée ainsi qu’une très longue interdiction de stade. Ceci doit certainement refroidir les plus excités.

La deuxième explication tient au fait que les Américains ont sans doute mieux compris que nous qu’il s’agit d’un simple spectacle. On y vient pour passer un bon moment, boire un coca ou une bière, manger un hot-dog ou des pop-corns et simplement se détendre. D’ailleurs, les interludes sont des événements en soi : la démonstration des pom-pom girls, les cascadeurs, les chansons, la caméra qui zoome sur le public, voire même des demandes en mariage ! Souvent, ces entractes hauts en couleur et en musique semblent plus importants que le match lui-même. Alors oui, il importe de savoir qui va gagner : mais va-t-on gâcher la fête par des coups de poings ?

La troisième raison, la plus importante peut-être, tient au patriotisme. Avant chaque match, l’hymne national est joué, avec l’assistance debout (parfois plusieurs dizaines de milliers de personnes !) A ce moment souvent, des vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan font leur entrée sous les applaudissements de la foule. Pour le meilleur ou pour le pire, toutes les personnes dans le stade se sentent avant tout américaines, et considèrent que la défense de la patrie est ce qui est vraiment important. En comparaison, le fait de soutenir les Red Sox ou les Yankees relève du folklore et de la taquinerie.

Sécurité, spectacle, patriotisme : voici sans doute les trois marqueurs du sport populaire aux Etats-Unis. Ce qui fait qu’une nation que l’on dit violente et peu raffinée (ce qui est vrai par de nombreux autres aspects) soit épargnée par cette lèpre du hooliganisme. Est-ce un exemple pour la Suisse ? C’est surtout le sens de l’appartenance qui est déterminant. Il ne s’agit certainement pas d’agiter des drapeaux à croix blanche dans tous les stades, mais pourquoi ne pas réfléchir au fait de jouer l’hymne national avant chaque partie ? Si nous étions capables de (ré)susciter un attachement à la communauté publique qui dépasse celui d’une simple équipe de foot ou de hockey, un grand pas serait franchi. Il resterait aux équipes de garantir le spectacle, sur le terrain et dans les mi-temps, et aux législateurs de trouver le moyen de sanctionner très durement les contrevenants.

29/04/2014

Trois leçons de l'Ukraine

La crise ukrainienne a pris une nouvelle ampleur avec l’intervention des autorités de Kiev contre les rebelles pro-russes dans l’Est du pays. La Russie gronde derrière la frontière et l’Occident hausse le ton en retour. Le fragile accord signé il y a deux semaines à Genève semble avoir volé en éclat. Bien malin celui qui pourra prédire comment va évoluer la situation ces prochains jours et ces prochaines semaines. Cependant, si l’on tente d’observer la scène à tête reposée, on peut proposer d’ores et déjà trois analyses de la situation actuelle.

En premier lieu, cette crise marque le retour d’une politique de puissance plus classique de la part des grands Etats de la planète. Contrairement à ce qui est annoncé ça et là, ce ne sont pas la guerre froide ni les années 30 qui refont surface – même si certains éléments y font légitimement penser – mais bien le « concert des nations » du 19e siècle, qui régenta le monde entre le congrès de Vienne de 1815 et la 1ère Guerre mondiale. Il s’agit d’un ordre international fondé sur des alliances et des affrontements dictés par les intérêts propres des Etats. Le multilatéralisme « moderne » fondé autour d’institutions permanentes comme l’ONU n’y trouve plus sa place. La grande différence avec le 19e siècle est bien entendu la présence de grandes nations du monde entier, et non seulement européennes, autour de la table. Dans la crise ukrainienne, la Chine devrait en particulier jouer un rôle d’arbitre : celui qui entre l’Occident et la Russie aura son soutien gagnera une manche décisive. A l’inverse, le rôle des Nations-Unies apparaît réduit à néant. Le droit de veto de la Russie y contribue évidemment pour beaucoup.

Le deuxième enseignement, c’est une nouvelle fois l’inexistence de l’Union européenne dans la crise. Si Paris, Londres et Berlin jouent les seconds rôles dans l’affaire, Bruxelles semble avoir complètement disparu du jeu. La crise de l’euro, le déficit d’image de l’institution, la désunion de ses membres et sa structure trop complexe (qui est donc responsable de ce dossier?) prétéritent gravement sa capacité d’action. La situation est d’autant plus absurde et décevante que l’UE a joué un rôle important dans le déclenchement de la crise, en provoquant pour le meilleur et pour le pire le soulèvement contre Ianoukovitch. Une nouvelle fois, l’UE est incapable d’assurer son rôle quand la situation devient trop sérieuse (l’autre fameux exemple étant la crise yougoslave des années 90). Comme l’ONU, elle se retire et laisse la place aux alliances plus classiques et plus musclées dont l’OTAN est la référence. Pour ma part j’ai fait partie il y a quelques semaines de ceux qui ont cru que l’UE pourrait s’affirmer dans cette crise et, pourquoi pas ?, proposer ainsi un nouveau visage aux Européens déçus. Hélas, l’espoir était vain.

La troisième leçon est le retour du grand débat sur les frontières de l’Europe. Cette question a suscité beaucoup de discussions au milieu des années 2000, lors de l’élargissement de l’UE à l’Est et surtout lors du lancement de la procédure d’adhésion de la Turquie. La place de la Russie en Europe restait encore une réflexion théorique, son adhésion une hypothèse à long terme, tandis que la position de l’Ukraine auprès de son « grand frère » moscovite ne souffrait aucun doute. On constate aujourd’hui que la ligne de fracture entre les deux plaques tectoniques que sont l’Europe centrale et occidentale d’un côté et le monde russe de l’autre passe en plein milieu de ce pays. Et que ces deux plaques s’éloignent de plus en plus, créant les séismes politiques que l’on sait. Si nul ne prétend que l’Europe au sens géographique s’arrête sur le Dniepr, c’est bien une certaine idée du continent, sur le plan politique et culturel, qui semble s’y arrêter. Le débat sur les frontières du continent prend ainsi une nouvelle dimension.