23/10/2014

L'immigration, richesse de la Suisse

Alors que les cendres du vote du 9 février ne sont pas encore retombées et qu’un nouveau combat s’amène avec l’initiative Ecopop, réaffirmons calmement mais fermement que l’immigration (oui, ce vilain mot !) est à la source de la prospérité suisse.

La migration est en effet au cœur de l’histoire suisse, dans un sens comme dans l’autre. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la Suisse « exporte » davantage d’habitants qu’elle n’en accueille. Les migrants les plus fameux sont les mercenaires, mais le plus grand nombre part s’installer dans la paysannerie en Amérique du Nord ou du Sud. Ceci s’explique simplement : la Confédération helvétique est alors un pays assez pauvre. Une situation qui n’évoluera qu’au cours du 20e siècle : ou l’oublie aujourd’hui, mais en 1913 par exemple, le PIB par habitant en Suisse était comparable à celui de l’Argentine et la moitié de celui des Canadiens. En 2013, il est sept fois plus important que celui de l’Argentine et une fois et demi plus haut que celui du Canada…

La bascule migratoire suit cette tendance. En 1890, en lien avec son industrialisation, la Suisse reçoit pour la première fois plus d’étrangers qu’elle ne perd de citoyens. La courbe suivra ensuite les cycles économiques, avec davantage d’immigrants dans les périodes fastes (les années 20, 50 et 60, 80) que dans les années de récessions (les années 30, 70, 90), qui connaissent un recul net de l’immigration. Sur un siècle, le PIB suisse sera multiplié par 9,2, tandis que la population active a été multipliée par 2,4.

Le mécanisme est clair : croissance économique et immigration sont des phénomènes liés. Reste à déterminer l’œuf et la poule : la croissance crée-t-elle une demande de main d’œuvre ou l’immigration suscite-t-elle la croissance ? A première vue, c’est le premier scénario qui l’emporte. Les migrants ne viendraient pas en Suisse si le travail n’y existait pas. Cependant, sans main d’œuvre les entreprises ne peuvent pas tourner à leur régime optimal, et seul ce dernier permet de créer une richesse ensuite réinvestie dans l’économie et les missions de l’Etat. Si l’impulsion provient de l’économie et d’un hypothétique « génie suisse », les ressources humaines étrangères sont l’indispensable carburant de la machine. Qui plus est dans un contexte où la population suisse ne se renouvelle plus (taux de fécondité par femme en 2012 : 1,52 enfants) et donc vieillit.

Bien. Mais alors pourquoi ne pas en rester à la bonne vieille méthode des saisonniers : faisons venir le nombre exact d’étrangers qu’il faut, la durée qu’il faut, et montrons leur la porte à la fin. C’est l’idée des contingents ressuscitée par l’UDC. Cette politique, outre d’être inhumaine, nie la richesse culturelle créée par l’immigration et son apport à la « swiss way of life ». Qui s’imagine aujourd’hui nos villes sans pizzerias et sans kebabs ? Notre scène culturelle sans Béjart (Français passé par Bruxelles) ou Stress (Estonien d’origine) ? Notre équipe de football sans les joueurs d’origine albanaise ou turque ? Nos édiles sans Nuria Gorrite (Espagnole), Olivier Français (Français), Jacques Neirynck (Belge) ou Oskar Freysinger (Autrichien) ? Sans toutes ces personnalités, la Suisse de 2014 serait bien insipide… Et surtout, sans cette richesse, la Suisse serait nettement moins attrayante pour les étrangers. Rappelons que cette semaine notre pays a été désigné comme le plus attirant pour les expatriés*.

Bien entendu, cela ne signifie pas que l’immigration n’amène aucun problème. Un effort sur le logement et les infrastructures est indispensable. Le dumping doit être combattu, et l’intégration, notamment par la maîtrise de la langue, exigée. Mais il faut être conscient qu’une réaction disproportionnée aura des conséquences bien pires que le mal. Car tout simplement, la prospérité de la Suisse, économiquement mais aussi culturellement, est liée à l’immigration.

Sources :

Zürcher, « La croissance de l’économie suisse depuis 1920 », La vie économique, 2010
Tinguely, « L’histoire des politiques à l’égard des personnes migrantes », Service de lutte contre le racisme, 2007

* Personnellement le terme « expatrié » m’insupporte. A la rigueur, on devrait parler d’«apatrides volontaires » pour ces cadres qui n’ont de patrie que leur société multinationale. Ils sont pour moi des immigrés comme les autres, ni meilleurs ni moins bons que les travailleurs de force sur nos routes ou dans les cuisines. Mais à ce titre, ils participent aussi à notre richesse culturelle et économique et je m’en félicite.

02/10/2014

Réforme fiscale : et la classe moyenne ?

Article paru dans Lausanne Cités, 1-2 octobre 2014

La réforme de la fiscalité des entreprises va être le grand sujet de l’automne. Pour se conformer aux règles de l’OCDE, la Confédération doit supprimer les statuts spéciaux des sociétés internationales installées en Suisse. Cela implique, si l’on souhaite rester compétitif, de réviser le taux d’imposition de l’ensemble des entreprises. Le Conseil d’Etat vaudois propose ainsi un taux unique de 13,8%, au lieu des 23,5% actuels. En compensation de ce « cadeau », il prévoit d’augmenter les allocations familiales, les subsides LAMAL et le soutien à l’accueil de jour des enfants.

Cette réforme présente donc des atouts réels. Les entreprises vont pouvoir augmenter leurs marges, au bénéfice – espérons-le ! – des employés et consommateurs, tandis qu’un grand nombre de ménages bénéficieront d’un soutien supplémentaire. Mais ce plan, très équilibré politiquement – il est parrainé autant par le PLR que le PS – élude une question essentielle : à quand une baisse fiscale pour la classe moyenne ? Cette dernière est en effet l’oubliée des réformes successives. Il faut dire que, contrairement aux multinationales, les ménages ne peuvent pas menacer de s’expatrier…

Certes, les baisses d’impôts ne sont pas la panacée, surtout quand la conjoncture menace de se détériorer. Il s’agit donc de les examiner avec précaution. Mais le fait est qu’une telle mesure libérerait des moyens pour les ménages, tout en mettant en valeur le fruit du travail davantage que les subsides. Par ailleurs, les « impôts cachés » que sont les frais administratifs et autres émoluments devraient également être limités, car ils péjorent le revenu disponible. Ce sont cet ensemble de mesures qui rendront meilleures les conditions de vie de la classe moyenne.

01/08/2014

Le 1er août, fête de la "dépendance" helvétique

L'approche du 1er août a été marquée par une polémique dont le creux estival politique a le secret: faut-il bannir le drapeau suisse de la fête nationale? La réponse est évidemment non. A tout prendre, il aurait été plus logique de proposer carrément l'abolition de cette fête. Célébrer le 1er août sans tolérer le drapeau, c'est comme autoriser un match de foot sans le ballon. Wahnsinnig!

Cela étant, l'avalanche de réactions outrées voire agressive à cette suggestion avait également de quoi mettre mal à l'aise. D'une certaine manière, elle justifiait a posteriori certaines des remarques de son auteur sur les dérives du nationalisme. Dommage que des dérapages aient répondu à une maladresse qui ne méritait pas tant d'attention, notre fête nationale mérite mieux.

En fait, en aurait-ce été de même si M. Molina n'avait pas touché à un point sensible de notre psychè collective? Il faut se rendre à l'évidence, les Suisses sont susceptibles sur ce point. Il est vrai que, du fait de nos variétés culturelles et linguistiques, voire religieuses, notre identité coule moins de source que, disons, la française (encore qu'il y aurait beaucoup à dire sur la diversité de notre République voisine, mais passons). Et il est sans doute vrai que les Suisses, entouré par de grands Etats, ont longtemps été trop modestes, voire translucides, pour mieux se faire oublier. Cela peut expliquer une certaine fragilité identitaire, historiquement parlant.

Mais que le retour de balancier est brutal! L'affirmation à hue et à dia que la Suisse est extraordinaire, unique, largement meilleure que ses voisins européens, une sorte de paradis sur terre, constitue une forme d'excès inverse qui pourrait avoir des conséquences encore plus nocives que la modestie forcenée. Car cette dernière poussait la Suisse à entretenir ce que Joëlle Kuntz a appelé son "génie de la dépendance": l'ouverture au monde, le talent de l'observation et de l'imprégnation - dans le respect bien sûr de sa neutralité.

Le complexe de supériorité qui se développe aujourd'hui en Suisse porte les germes d'une attitude contraire: celle du pays donneur de leçon, porteur de valeurs soit-disant uniques et incomparables, et de la forteresse sûre de son bon droit. Toute l'histoire de notre nation démontre qu'un tel comportement serait désastreux pour notre économie, pour notre image, pour notre identité collective. La votation du 9 février dernier doit être un avertissement dans ce sens.

Que l'on soit clair: oui, je suis fier d'être Suisse, et je n'ai pas honte de le dire. Mais en le disant, je rappelle ceci:

- la Suisse n'est ni pire ni meilleure que les autres Etats, simplement parce que les êtres humains d'ici ne sont ni pires ni meilleurs qu'ailleurs. La Suisse doit son succès à son travail, à son sérieux, à des valeurs solides dont elle peut être fière et qu'elle doit préserver. Mais elle ne doit pas oublier non plus que tout n'est pas parfait en nos frontières. Il y a des pauvres chez nous, des gens victimes de discrimination. Le 1er août doit aussi être l'occasion de se souvenir que nous pouvons toujours nous améliorer.

- La Suisse est au cœur de l'Europe. Elle en partage la culture, les langues, les religions dominantes. Et c'est avec les Européens, depuis des siècles, que la prospérité suisse s'est construite. Le 1er août de cette année coïncide avec le centenaire du déclenchement de la Première guerre mondiale. Souvenons-nous aussi en ce jour des souffrances endurées par les peuples voisins et amis, et avec eux apprenons de cette histoire tragique.

On peut être critique avec l'Union européenne actuelle, mais la Suisse ne doit pas oublier ce qu'elle doit à l'Europe en paix. Quiconque veut fêter ce jour le miracle suisse doit être conscient de ce fait indiscutable: le 1er août est aussi la fête de notre "dépendance"!