25/12/2016

Quel lien entre christianisme et politique aujourd'hui?

La fête de Noël offre une bonne occasion de s'interroger sur la signification du christianisme contemporain, et de sa place dans la sphère publique et politique. Dans le contexte actuel de terrorisme islamiste et de crise économique lancinante, des forces politiques de plus en plus nombreuses se revendiquent en effet de cet héritage chrétien. Cela fait-il du sens? Quel bénéfice espèrent y retrouver ceux qui s'en revendiquent? Et le christianisme est-il simplement soluble dans la politique?

On peut à mon sens identifier trois courants dans le "christianisme politique". Le premier, "identitaire", est celui qui se développe le plus actuellement. Selon cette mouvance, être chrétien est une affaire d'héritage familial, de culture, voire de territoire - avec l'affirmation, par exemple, que la Suisse ou la France sont des terres chrétiennes. La pratique religieuse et les dogmes, comme symboles de la tradition, prennent une place particulière. Ce courant permet une distinction claire avec les religions perçues comme concurrentes voire hostiles, comme l'islam aujourd'hui. Les valeurs chrétiennes comme l'amour du prochain ou le partage sont placées au second plan: la défense des coreligionnaires prime. Cette ligne politique inspire les mouvements conservateurs, voire populistes, en ce sens qu'ils permettent de créer un sentiment d'appartenance fondé sur des racines profondes.

Le second courant, que l'on peut appeler "humaniste", a existé de tous temps mais évolue aujourd'hui de façon minoritaire. Cette ligne met le message chrétien au cœur, avec ses valeurs d'amour, de partage, de respect, etc. Dans cette mouvance, le dogme et les traditions importent moins que le sens que l'on donne à ses propres actes de charité en tant que chrétien. Surtout - et c'est la principale différence avec l'interprétation précédente - le statut de "chrétien" s'obtient par le fait de vivre le message du Christ et non par une simple naissance dans une famille ou dans une terre présumée chrétienne. Ce christianisme qu'incarne aujourd'hui le pape François est très présent dans les organisations humanitaires et caritatives. Politiquement, il s'incarne parmi des acteurs de gauche ou au sein de l'aile chrétienne-sociale des démocrates-chrétiens.

La troisième aile, la plus ancienne et aussi la plus diffuse, pourrait être dénommée "classique". C'est celle qui forme le cœur des partis démocrates-chrétiens traditionnels. Dans cette conception plutôt centriste, les valeurs et traditions chrétiennes se réunissent pour former le cadre de l'action de l'Etat et de la communauté des citoyens. Tiraillés aujourd'hui entre les deux mouvances ci-dessus, leurs membres oscillent entre elles suivant les tendances et les personnalités dominantes. Les démocrates-chrétiens classiques devraient être les mieux placés pour tirer profit de la "re-christianisation" ambiante, mais une certaine pudeur ou un certain sens des responsabilités les empêchent d'exploiter pleinement ce filon.

Au sein de la démocratie-chrétienne européenne, dont je fais partie, ces trois ailes sont en concurrence. La première se développe avec force. Une personnalité comme François Fillon en France semble incarner cette tendance, de même que les ultras-conservateurs américains qui sont dans le sillage de Trump ou encore le président russe Vladimir Poutine. A l'inverse, la chancelière Merkel en Allemagne incarne une sorte de fusion entre christianisme "classique", fondé sur la responsabilité collective, et le christianisme compassionnel. Un Barack Obama aux USA ou un François Bayrou en France s'inscrivent également dans cette ligne.

A titre personnel, je me reconnais également dans ce christianisme politique oscillant entre les mouvances "humanistes" et "classiques". L'idée est de garder une boussole intérieure et une "piqure" de rappel régulière sur le plan moral, quand bien même l'exercice du pouvoir - même à un niveau modeste - ne peut et ne doit avoir de religion, que la loi d'un pays démocratique doit être respectée et que l'idéal ne peut toujours supplanter la réalité. En ce sens je considère que le christianisme identitaire et conservateur représente un risque important pour nos pays occidentaux, dès lors qu'il insuffle la peur dans les cœurs de ses habitants. Et j'y vois un paradoxe fondamental, car pour les chrétiens, il ne peut y avoir plus grande peine que celle d'assécher leurs âmes et de ne plus voir comme leurs frères et sœurs toutes personnes de bonne volonté, quelle que soit leurs origines et religions. Ce serait là trahir fondamentalement le message du Christ.

Je vous souhaite à tous un très joyeux Noël et une heureuse année 2017!