30/07/2016

La Suisse « associée » de l’UE ? Poursuivre la réflexion de foraus

Johan Rochel, vice-président du think tank foraus, a récemment livré un brillant essai sur une possible redéfinition – au sens propre – des relations entre la Suisse et l’Union européenne (http://www.foraus.ch/#!/fr/themes/c!/content-5854-La-Suisse-et-lUnion-europeenne). L’auteur m’a fait l’honneur de le consulter dans la rédaction de son papier, et je l’en remercie vivement. J’aimerai ici proposer une lecture critique de son texte afin de poursuivre la pertinente réflexion qu’il a entamée.

Johan Rochel exprime, en résumé, l’idée que nous devrions remplacer le concept de « voie bilatérale » par celui d’ « association » pour définir les liens entre la Suisse et l’UE. Il relève que l’image de l’association rend mieux la réalité complexe et interdépendante des relations avec notre partenaire européen que la symbolique unidirectionnelle, et donc facilement « blocable », du bilatéralisme. De même, il estime que cette piste offre des perspectives stimulantes pour créer un lien plus actif et participatif de la Suisse avec l’UE.

Le grand mérite de Johan Rochel est de dépasser les questions économiques et institutionnelles généralement attachées aux relations CH-UE pour prendre en compte leurs dimensions fondamentale et symbolique. Le « dossier européen » n’est pas un sujet de politique étrangère comme un autre, et il inclut à ce titre une dimension identitaire et émotionnelle beaucoup plus importante que, disons, les relations entre la Suisse et la Chine. Dès lors, la manière dont nous parlons de l’Europe n’est pas anodine. Pour le pro-européen que je suis, il est d’ailleurs très inquiétant de constater à quel point les images utilisées pour évoquer cette relation avec notre grand partenaire se dégrade. Ces derniers mois, on a pu parler de la « dictature bruxelloise », voire du « totalitarisme de l’UE », sans que ces vocables lourds de sens ne suscitent de réactions.  Il est malheureux de constater que les tenants de la « voie bilatérale », le centre-droite et l’économie en tête mais aussi la gauche ces dernières années, ont totalement désinvesti ce champ symbolique et émotionnel piégé par les europhobes. En ce sens la démarche de Johan Rochel arrive au bon moment. Les europhiles de toute nature doivent en effet reprendre pied dans ce débat !

Cependant, j’émets quelques réserves sur le terme d’ « association » choisi par l’auteur. Certes, je perçois le progrès par rapport à l’expression « voie bilatérale » : c’est clairement plus inclusif et plus participatif. Par contre cela conforte à mon avis l’idée selon laquelle la Suisse et l’UE pourraient adopter sur le long terme des trajectoires parallèles. L’association incorpore l’idée de « choix rationnel » et de « révocabilité ». En d’autres termes, la Suisse serait toujours en position de choisir (ou non) de collaborer avec l’UE, et pourrait dans le même esprit se retirer de cette collaboration. Cela n’est évidemment pas réaliste, et le paradoxe ici est que c’est justement ce que soutient l’essai !

D’autre part, Johan Rochel me semble un peu trop optimiste sur l’impact réel de ce nouveau concept. Parler en termes d’ « association » ne changera pas la capacité ou non de la Suisse à négocier de meilleurs accords avec l’UE ou d’obtenir plus de flexibilité de la part de Bruxelles – ce que l’auteur reconnaît d’ailleurs. Sur le plan institutionnel, l’ « association » ne changera donc pas les paramètres par rapport à la « voie bilatérale ». L’impact de ce terme est donc avant tout psychologique et concerne essentiellement la politique intérieure suisse, et c’est déjà beaucoup s’il arrive à faire changer les choses sur ce plan !

En résumé, il me semble que Johan Rochel s’arrête au milieu du gué. Dépasser le concept de « voie bilatérale » qui était devenu – du moins jusqu’au 9 février 2014 – une forme de « fin de l’histoire » à la Fukuyama en ce qui concerne la politique européenne de la Suisse est en soi une démarche très louable. Mais il est à craindre que le concept d’association n’aille pas beaucoup plus loin, tant du point de vue symbolique qu’institutionnel. Bien sûr, l’idée d’association peut ouvrir la voie à une discussion sur une intégration plus poussée. Mais comme je l’ai rapidement indiqué, la lecture du concept d’association peut aussi rester très exclusive et continuer à tracer une trajectoire parallèle, et non convergente, entre la Suisse et l’Union européenne. En d’autres termes, l’impact du nouveau concept ne serait peut-être pas à la hauteur de l’effort à consentir pour modifier le « framing » du débat. A ce moment-là, pourquoi ne pas être plus ambitieux ?

A titre personnel, il me semble que le concept de « destinée commune » entre la Suisse et l’Europe rendrait mieux cette profondeur de champs et l’irrévocabilité des liens entre les deux partenaires. Certes, il est moins facilement utilisable au quotidien ou transposable dans des exemples concrets. Par contre, il présente une perspective plus émotionnelle, plus instinctive, que l’on peut saisir aisément. Sur le plan culturel et intellectuel, mais aussi sur le plan économique ou sécuritaire, la Suisse et l’Europe ne sont pas simplement « associés » : ils partagent un destin commun. Si l’un chute, l’autre suivra, et si l’un se relève il aidera naturellement l’autre. Sans parler d’intégration ou d’adhésion, termes connotés et piégeux s’il en est, l’idée de « destinée » rend à mon avis mieux cette interdépendance indépassable entre les pays européens. Que la Suisse adhère ou non à l’UE, elle sera toujours davantage qu’une « associée » !

Ou alors, si l’on pense que le concept de « destinée commune » va trop loin ou est trop abstrait, préférons « partenariat » ou « compagnonnage ». Ces termes expriment mieux, à mon avis, la dimension émotionnelle positive si importante à rendre dans le débat pour contrer les concepts négatifs fréquemment utilisés. Ne parle-t-on pas, dans un couple, de son « partenaire » ou de son « compagnon » ? On n’utiliserait jamais le terme d’ « associé » dans ce contexte… Manière de dire encore une fois que si ce concept d’association est porteur d’un progrès dans le débat, il y aurait à mon avis possibilité d’aller plus loin sans tomber dans le piège du vocable intégration/adhésion !

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