29/04/2014

Trois leçons de l'Ukraine

La crise ukrainienne a pris une nouvelle ampleur avec l’intervention des autorités de Kiev contre les rebelles pro-russes dans l’Est du pays. La Russie gronde derrière la frontière et l’Occident hausse le ton en retour. Le fragile accord signé il y a deux semaines à Genève semble avoir volé en éclat. Bien malin celui qui pourra prédire comment va évoluer la situation ces prochains jours et ces prochaines semaines. Cependant, si l’on tente d’observer la scène à tête reposée, on peut proposer d’ores et déjà trois analyses de la situation actuelle.

En premier lieu, cette crise marque le retour d’une politique de puissance plus classique de la part des grands Etats de la planète. Contrairement à ce qui est annoncé ça et là, ce ne sont pas la guerre froide ni les années 30 qui refont surface – même si certains éléments y font légitimement penser – mais bien le « concert des nations » du 19e siècle, qui régenta le monde entre le congrès de Vienne de 1815 et la 1ère Guerre mondiale. Il s’agit d’un ordre international fondé sur des alliances et des affrontements dictés par les intérêts propres des Etats. Le multilatéralisme « moderne » fondé autour d’institutions permanentes comme l’ONU n’y trouve plus sa place. La grande différence avec le 19e siècle est bien entendu la présence de grandes nations du monde entier, et non seulement européennes, autour de la table. Dans la crise ukrainienne, la Chine devrait en particulier jouer un rôle d’arbitre : celui qui entre l’Occident et la Russie aura son soutien gagnera une manche décisive. A l’inverse, le rôle des Nations-Unies apparaît réduit à néant. Le droit de veto de la Russie y contribue évidemment pour beaucoup.

Le deuxième enseignement, c’est une nouvelle fois l’inexistence de l’Union européenne dans la crise. Si Paris, Londres et Berlin jouent les seconds rôles dans l’affaire, Bruxelles semble avoir complètement disparu du jeu. La crise de l’euro, le déficit d’image de l’institution, la désunion de ses membres et sa structure trop complexe (qui est donc responsable de ce dossier?) prétéritent gravement sa capacité d’action. La situation est d’autant plus absurde et décevante que l’UE a joué un rôle important dans le déclenchement de la crise, en provoquant pour le meilleur et pour le pire le soulèvement contre Ianoukovitch. Une nouvelle fois, l’UE est incapable d’assurer son rôle quand la situation devient trop sérieuse (l’autre fameux exemple étant la crise yougoslave des années 90). Comme l’ONU, elle se retire et laisse la place aux alliances plus classiques et plus musclées dont l’OTAN est la référence. Pour ma part j’ai fait partie il y a quelques semaines de ceux qui ont cru que l’UE pourrait s’affirmer dans cette crise et, pourquoi pas ?, proposer ainsi un nouveau visage aux Européens déçus. Hélas, l’espoir était vain.

La troisième leçon est le retour du grand débat sur les frontières de l’Europe. Cette question a suscité beaucoup de discussions au milieu des années 2000, lors de l’élargissement de l’UE à l’Est et surtout lors du lancement de la procédure d’adhésion de la Turquie. La place de la Russie en Europe restait encore une réflexion théorique, son adhésion une hypothèse à long terme, tandis que la position de l’Ukraine auprès de son « grand frère » moscovite ne souffrait aucun doute. On constate aujourd’hui que la ligne de fracture entre les deux plaques tectoniques que sont l’Europe centrale et occidentale d’un côté et le monde russe de l’autre passe en plein milieu de ce pays. Et que ces deux plaques s’éloignent de plus en plus, créant les séismes politiques que l’on sait. Si nul ne prétend que l’Europe au sens géographique s’arrête sur le Dniepr, c’est bien une certaine idée du continent, sur le plan politique et culturel, qui semble s’y arrêter. Le débat sur les frontières du continent prend ainsi une nouvelle dimension.

12/04/2014

Les réacs pris à leur propre piège

Que ne les avait-on entendus après le 9 février ! La démocratie directe a triomphé ! Gloire au peuple qui a toujours raison ! Et malheur aux élites, déconnectées, illégitimes… Deux mois ont passé, durant lesquels les dirigeants conspués se sont efforcés de sauver les meubles, alors que l’UDC et ses affidés étaient incapables de formuler la moindre idée constructive (la seule qui soit venue était de renoncer complètement aux bilatérales…c’est dire). Il faut dire qu’elle avait d’autres chats à fouetter. Car les semaines passées ont tourné au cauchemar pour les conservateurs helvétiques, pour deux raisons principales :

1. La démocratie directe se retourne contre eux. Le 18 mai prochain, il est probable que le Gripen se crashe en bout de piste. Le problème est que la sanction viendra du peuple, que la droite dure a pourtant sanctifié. Comment admettre qu’il se trompe ? Certains en viennent à dire que le sujet est trop technique pour la population, qu’elle ne peut pas comprendre les enjeux et qu’il aurait mieux valu que les milieux autorisés (c'est-à-dire l’establishment militaire et les Bourgeois du Parlement fédéral) tranchent. Un comble quand on sait à quel point l’appel aux « oligarques/technocrates » a été vomi par ces milieux lors des derniers scrutins. Le dilemme se présente donc ainsi : soit les partisans du Gripen devront se réjouir du « non » car dans notre démocratie parfaite, le peuple aura eu raison, soit il sera forcé d’admettre que ce n’est pas toujours le cas et que l’avis des experts peut avoir, parfois, un intérêt (que ce soit dans le domaine de la défense, mais aussi de l’économie, de l’environnement, du droit international, etc.) 

2. L’UDC est une élite comme une autre. Ses élus sont faillibles, en raison de leur santé comme Yvan Perrin, de leur caractère comme Jean-Charles Legrix, ou de leur parcours de vie comme Claude-Alain Voiblet. Ueli Maurer nous offre actuellement sur le Gripen la campagne la plus ratée de ces dernières années, ce qui donne une idée de ses capacités politiques. La section vaudoise se déchire en public. Quant à Oskar Freysinger, il n’a jamais réussi à sortir de son costume de trublion. Les UDC sont-ils pire que les autres ? Sans doute pas, mais certainement pas meilleurs, ils en offrent aujourd’hui la démonstration évidente. Il n’y a pas lieu de se réjouir de leurs malheurs, en particulier personnels, mais plutôt de reconnaître qu’il s’agit d’humains comme les autres – et donc que les autres, « l’élite », sont comme eux, ni pires ni meilleurs.

Concluons en une seule phrase : Messieurs, bienvenue dans la vraie vie et que ces aléas vous servent de leçon !