10/02/2014

Le beurre et l'argent du beurre...

Le peuple suisse a souverainement décidé de son avenir lors de la votation d'hier sur "l'immigration de masse", et il faut respecter ce choix. Mais il ne faut pas sous-estimer son importance en regard des liens que nous avons avec l'Union européenne. En effet, comme cela a été dit et répété, le principal problème qui se pose dès aujourd'hui ne s'appelle pas "contingents" mais "guillotine".

Passons en effet rapidement sur l'initiative elle-même: sa mise en oeuvre concrète posera en gros les mêmes problèmes que celui sur les résidences secondaires. Que comprend exactement le texte? Comment va-t-on de manière pratique déterminer les contingents? Tel ou tel mot dans le texte veut dire telle ou telle chose? Cela nous promet des discussions sans fin au parlement, des cris de trahisons de l'UDC, des coups de poignards entre gauche et droite, bref, "business as usual". Au final on trouvera un compromis bien helvétique qui déterminera ce que NOUS avons compris, en Suisse. Mais quand sera-t-il de l'UE?

Car cette votation remet en cause l'entier des accords bilatéraux I, selon la conception dite de la "clause guillotine": tout dénonciation d'un des aspects (ce à quoi équivaut le vote d'hier) rend caduc - en théorie - l'entier du paquet, soit ici: les accords sur l'agriculture, les marchés publics, les obstacles techniques au commerce, la recherche, les transports aériens et terrestres. L'UE a maintenant la possibilité de dénoncer ces accords et demander leur renégociation. Car n'en déplaise à l'UDC qui se gargarise de la souveraineté nationale, les pays de l'UE peuvent aussi exercer la leur!

Cela risque donc de mettre la Suisse dans une position délicate, car son économie et son succès sont extrêmement tributaires de ces accords! Pensons simplement à la suppression des obstacles techniques au commerce, essentielle à nos exportations. En gros, en cas de dénonciation pure et simple, nos produits pourraient subir les même freins que ceux du Pakistan ou du Nicaragua. Pas terrible quand il s'agit de la moitié de notre production industrielle... Autre exemple, celui de la recherche: l'accès aux universités et fonds de soutien européens deviendra beaucoup plus difficile. Gênant pour les personnes concernées (mais certes, ils sont tellement peu nombreux...) mais surtout très dommageable pour notre secteur high tech! C'en serait fini de la Suisse numéro 1 mondial de l'innovation, ce dont nous pouvons être fiers! Le milliard de francs reçu par l'EPFL dans le cadre du projet européen de recherche sur le cerveau: on peut oublier pour le futur...

A cela s'ajoute la difficulté pour les citoyens suisses d'aller s'installer dans les pays européens à l'avenir - le corollaire logique de la décision prise hier de limiter l'accès de notre territoire aux Européens. Certes, le marché de l'emploi de l'UE n'est pas attrayant aujourd'hui... mais demain? Et les retraités du Toggenburg qui voulaient couler des jours heureux sous le soleil italien ou provençal, y ont-ils pensé?

Bien entendu, rien ne dit que l'UE voudra revenir sur tous ces accords. Mais pourquoi ne le ferait-elle pas? De l'avis de tous, les Suisses ont magnifiquement négocié les bilatérales à l'époque. Avec la balle dans le pied que nous nous sommes tiré hier, l'Union aurait tout intérêt à réouvrir les dossiers et à les négocier à son avantage. Il n'y aura sans doute pas de remise en cause fondamentale, mais des pressions ciblées sur les aspects où la Suisse gagnait gros avec ces accords.

La Suisse a toujours voulu avoir le beurre et l'argent du beurre dans ses relations avec l'Union européenne: bénéficier de la paix entre les grandes nations en faisant de bonnes affaires; augmenter sa prospérité en sauvegardant sa souveraineté. Pendant une quinzaine d'année, avec les bilatérales, ce rêve s'est réalisé. Les Suisses, pragmatiques comme toujours, ont décidé de se réveiller.