21/01/2014

Chronique bostonienne I : la Suisse, pôle d’ouverture

Dans le cadre d’un projet de recherche académique, me voici pour un semestre à Boston, sur la côte Est américaine. L’occasion de porter un regard extérieur sur les Etats-Unis, mais également sur la Suisse que je quitte pour quelques temps. Via ces « chroniques bostoniennes », je vais tenter de restituer les impressions qui me viennent au contact de ce pays si familier et si différent à la fois, et ce que j’en retire comme réflexions au sujet de mon propre pays.

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La Suisse, se dit-on, doit compter pour fort peu à Boston. La ville et sa banlieue comptent à elles seules 4,5 millions d’habitants, soit plus de la moitié de notre pays. Et la Nouvelle-Angleterre, la région historique dont elle est la capitale, est quatre fois et demie plus grande en superficie que la Confédération – alors qu’elle ne compose elle-même que le 1/50e du territoire américain… On comprend que la Suisse ne soit pas au centre de la préoccupation des habitants du coin. Et de fait, il n’est pas rare, dans la rue ou dans les commerces, que l’on vous confonde avec un Suédois ou un habitant du Swaziland (non, ce n’est pas un mythe…)

Cette méconnaissance disparaît cependant dès que l’on entre dans le milieu de la recherche. D’une part, certes, car les universités sont truffées de gens cultivés – ils sont d’ailleurs payés pour cela. Mais également car la Suisse abrite un nombre très important – disproportionné en regard de sa taille – d’institutions académiques et de sociétés actives dans le domaine de la haute technologie. De plus, elle sait jouer de ses atouts : le consulat à Boston fait partie du réseau des « Swissnex » qui a pour ambition, dans les endroits les plus innovants de la planète, de promouvoir notre savoir-faire scientifique et de faciliter les contacts avec les acteurs locaux. Ils le réussissent plutôt bien : le consul honoraire de la République tchèque que j’ai rencontré récemment à Boston témoignait de son admiration pour ce qu’avait réussi la Confédération en la matière.

De plus, nombre de Suisses sont présents dans les institutions académiques de la région de Boston – les plus importantes étant Harvard et le MIT, mais aussi Boston University, Northeastern University, Boston College, University of Massachussetts, Lesley University, etc. Car l’on trouve en cet endroit une densité phénoménale d’institutions académiques, qui en fait sans doute la capitale mondiale en la matière. Pour beaucoup de chercheurs suisses et européens, inscrire « Boston » dans son CV est un plus indéniable, voire une nécessité. D’autre part, on sous-estime le nombre d’Américains qui font le voyage de Suisse pour y accomplir un bout de leur recherche. Cette dynamique témoigne de l’inter-connexion importante entre les institutions suisses et leurs homologues américaines, en particulier de la région de Boston.

Cette présence forte de la Suisse ne vient pas de nulle part. Elle est liée à la grande ouverture de notre pays sur le monde. Comme le démontre très bien Joëlle Kuntz dans son dernier ouvrage*, c’est à ce lien – à sa dépendance, plutôt qu’à sa neutralité – que la Suisse doit son succès actuel. Le fait que nous puissions envoyer nos chercheurs à l’étranger pour se former, mais aussi le fait de laisser les cerveaux étrangers entrer chez nous, tout cela renforce la position de notre pays. C’est cela, en bonne partie, qui permet à notre économie de garder la tête hors de l’eau quand beaucoup d’autres boivent la tasse.

Mon propos, c’est bien clair, est un appel au rejet de l’initiative UDC soumise au vote le 9 février. Ses défenseurs me diront que je ne parle ici que des personnes à haut niveau de formation, et que celles-ci seront quoiqu’il arrive les bienvenues. Ce ne sont en effet pas elles qui causent de l’incivilité ou du dumping salarial ! Eh bien que l’on ne se trompe pas. D’une part cette Suisse de l’excellence a besoin d’une immigration « généraliste » qui permette aux infrastructures de fonctionner, aux entreprises de compter sur de la main-d’œuvre qualifiée dans tous les domaines…et seule la libre-circulation des personnes permet cet environnement favorable. D’autre part, l’acceptation de l’initiative entraînerait la dénonciation par l’UE des accords bilatéraux, avec tout ce que cela engendrerait comme conséquences pour la place de la Suisse dans les programmes de recherches européens. Et si la Suisse n’en fait plus partie, elle ne sera plus concurrentielle et donc délaissée également à terme par les Etats-Unis.

De là à dire que la place des Suisses que je croise à Boston est menacée en cas de « oui » le 9 février, il y a un pas que je franchis aisément. C’est un péril à terme, évidemment, mais un péril réel. La Suisse redeviendrait provinciale et moins cosmopolite. Son attrait international se tarirait. Nous en souffririons durablement !

* « La Suisse ou le génie de la dépendance », éd. Zoé/Le Temps, 2013

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