05/05/2013

Thatcher ou le triomphe du politique

A l’heure de relancer mon blog, après plusieurs mois de pause, j’ai à cœur de partager avec vous quelques réflexions sur l’action politique. Et l’actualité de ces dernières semaines – le décès de « Maggie » Thatcher en l’occurrence – m’offre un bon exemple pour illustrer le propos.

Le titre du billet est certes un peu provocateur. D’une part parce que ceux qui me connaissent savent que je n’ai rien d’un libéral pur et dur – encore moins d’un néolibéral – bien que me reconnaissant dans la libre entreprise, et que donc je n’ai pas d’affinités particulières avec le Thatcher et le thatchérisme. En particulier, son action visant à torpiller le contrat social entre patrons et syndicats, son refus délibéré de la discussion et de la consultation et son insensibilité aux conséquences sociales de sa politique sont autant d’éléments aux antipodes de mes valeurs politiques fondamentales. D’autre part, le titre paraîtra incongru à celles et ceux qui se souviennent du thatchérisme précisément comme la victoire de l’économie sur la politique, de l’argent sur le bien commun. Où est donc le « triomphe du politique » ?

Il faut reconnaître, à mon sens, que Margaret Thatcher incarne l’archétype du leader qui parvient, avec une volonté inébranlable, à construire une vision politique cohérente et à la mettre en place méthodiquement. Rappelons ses origines : le thatchérisme est né dans l’Angleterre des années 60 et 70, déprimée par la perte de l’Empire, traumatisée par l’effondrement de son industrie et de l’exploitation minière. Les gouvernements travaillistes et conservateurs successifs ne se distinguent plus guère que par une absence de vision et un consensus assez mou et surtout ruineux et inefficace autour de la réforme économique du pays et des assurances sociales. Dans ce contexte, la jeune Margaret émerge avec une vision conservatrice intransigeante, misant à 100% sur l’initiative privée et la concurrence et rêvant de mettre à terre les remparts syndicaux. Sur le plan extérieur, elle condamne la dissolution de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne et surtout elle souhaite mettre à terre l’ennemi numéro un, le bloc de l’Est. Autant dire que les années 70, marquées par la libéralisation des mœurs, l’intégration européenne, la détente et l’enfoncement de l’Angleterre dans l’impasse économique, sont un cauchemar pour elle.

Thatcher défendra dès lors une politique conservatrice et libérale pure et dure et la mettra méthodiquement en place dès son arrivée au pouvoir en 1979. Contrairement à ce que l’on croit souvent, elle attendra d’avoir consolidé son emprise – notamment grâce à la guerre des Malouines en 1982 – pour s’attaquer aux mines et aux syndicats. Lorsqu’elle quitte Downing Street en 1990, elle aura profondément changé son pays. Le contraste est d’ailleurs saisissant avec la France de François Mitterrand qui, lui, n’aura jamais réussi à mettre en œuvre son programme socialiste, y renonçant en grande partie dès 1983 sous pression d’une économie chancelante et d’un franc français proche de l’effondrement.

Que l’on apprécie ou non l’action de Thatcher, force est de constater que son action personnelle a été déterminante. A l’image d’un Roosevelt, d’un de Gaulle ou d’un Jean Monnet – mais sans pouvoir s’appuyer sur une situation de crise aigüe qui a permis à ceux-ci d’imposer leur point de vue – elle s’est appuyée sur une vision claire et une volonté de fer pour mettre en œuvre son programme. On peut condamner ce dernier sur le fond, mais dans le même temps reconnaître l’énergie et l’efficacité de l’action. C’est finalement ce que l’on attend de la politique : une vision, des choix, la capacité de les mettre en œuvre. Et le droit d’en débattre, puis d’en changer. C’est aussi la démonstration que certaines analyses constructivistes sont erronées : l’action des personnalités politiques reste déterminante, au-delà des systèmes collectifs. C’est heureux pour des démocraties qui élisent des individus à des postes de pouvoir, même si parfois cela conduit à choisir les mauvaises personnes…

Bien entendu, comme je l’ai dit, le projet thatchérien s’est révélé désastreux pour une grande partie de la population et surtout il a été imposé sans concertation et sans ménagement. Un remède de cheval, qui a bien failli mettre le canasson à terre. En Suisse, une telle manière de faire serait inconcevable. La concertation doit régner et l’écoute, le consensus, sont des valeurs fondamentales. On constate, et heureusement, que le blochérisme a été incapable de percer au Conseil fédéral, grâce certainement à l’absence de leaders de qualité, Christoph Blocher compris. On verra bien dans les cantons romands qui ont fait le choix d’élire – ou sont sur le point de le faire – des magistrats UDC tendance zurichoise…

Toutefois, on constate aussi souvent les limites de notre système. La votation sur l’élection du Conseil fédéral par le peuple le 9 juin prochain – que j’appelle à rejeter – n’est que l’un des avatars d’une plus vaste réflexion sur l’efficacité du gouvernement. Faut-il 9 conseillers fédéraux ? Des secrétaires d’Etat ? Un président élu pour deux ans ou plus ? Comme le rappelle souvent mon collègue de parti et Conseiller national Jacques Neirynck, le gouvernement souffre de quatre maux : pas de cohésion, pas de programme, pas de leadership et pas d’autorité. Je pourrais ajouter : peu de courage et une absence quasi complète de (pré)vision. On le voit chaque jour sur le secret bancaire, le Conseil fédéral est ballotté comme un bouchon sur l’océan…

Et le canton de Vaud ? Il y a deux semaines, le programme de législature du Conseil d’Etat était débattu au Grand Conseil. Le président du gouvernement Pierre-Yves Maillard relevait combien il était consensuel, certes sans grandes envolées, mais pragmatique et convenant à toutes les familles politiques du canton. Certes, cela correspond à nos mœurs politiques et il faut reconnaître que le succès de cette dernière décennie est fondé sur cette concertation permanente. A titre personnel, je me reconnais dans cette philosophie. Mais là encore, que se passera-t-il si, comme on peut le craindre, la situation économique se détériore ces prochaines années ? Ne faudra-t-il pas qu’une vision politique émerge, opère des choix et crée le débat ?

Un soupçon de méthode thatchérienne, mélange de vision, de volonté et d’abnégation, ne ferait alors peut-être pas de mal…

Commentaires

Cher Axel,
Suis contente de te lire : texte excellent quoique un peu long. Effectivement, la politique de la "Dame de fer" ne te ressemble pas, je te comprends tout à fait. Cordialement. Marlyse

Écrit par : Marlyse | 05/05/2013

Monsieur,

Ainsi que le dit le précédent commentaire votre texte est "un peu" long. Mais, en plus, malgré sa longueur et bien que vous fassiez une différence entre libéral et néolibéral (sous-entendu au niveau de la politique), vous ne nous expliquez pas quelle en est la différence?... Au fait y en a-t-il réellement une?... Ou, n'est-ce pas, ainsi que souvent en politique, uniquement des mots perdus tout sens réel afin de cacher la vérité?
Oui, cette différence est-elle sémentique ou uniquement syntaxique?

Écrit par : Baptiste Kapp | 07/05/2013

Cher Monsieur,

Lors de son arrivée au pourvoir le 3 mai 1979, le pourcentage de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté au Royaume-Uni s'élevait à 8%.

A son départ le 28 novembre 1990 le pourcentage de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté au Royaume-Uni s'élevait à 22%.

Réussir en 10 ans à tripler le taux de pauvreté, seul une ardente défenseure du libéralisme pouvait accomplir un tel exploit; séparant ainsi le bon grain de l'ivraie et redonnant aux décideurs, aux entrepreneurs, la possibilité de s'engraisser sans compter et surtout sans avoir à se soucier des besoins élémentaires des honnêtes travailleurs.

Vous auriez du vivre au temps béni de l'Empire et des Colonies.

Écrit par : Louis Cifer | 12/05/2013

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